Gwenola Wagon

Les Yeux ouverts

Tu voulais être une vraie artiste avec un vrai atelier, où tu puisses te réfugier pour peindre avec de vrais gestes. Tu voulais lancer de la peinture, la laisser couler avec énergie. Tu voulais retrouver des gestes anciens, premiers, mémorables, les gestes de Janet Sobel, (avant les drippings de Pollock), de Joan Mitchell, de Joyce Pensato, de Katharina Grosse. Tu aurais voulu être comme elles. Tu aurais voulu être elles.

Au début, les machines t’aident. Les intelligences artificielles animent les formes que tu imites. Tu croyais que les formes étaient silencieuses et immobiles mais les machines leur donnent le mouvement et la parole. Les formes s’adressent à toi. Elles t’envoient des signes. Tu ne peux plus dormir, ni quitter ta chambre, ni fermer les yeux. Tu es sidérée. 

Peu à peu tu te rends compte que les formes animées par les réseaux de neurones ne font que du bruit, un bruit qui hypnotise doucement. Tu comprends que les machines nous ont toutes volé. Elles nous ont volé cette histoire d'amour que nous entretenions avec les formes.

Alors tu t’enfuis, tu crèves le plafond, perces le plancher. Tu couvres de peinture les formes pour les faire taire. Tu sors, tu te caches dans les forêts, tu dessines sur les roches, tu peins à même la mer et les nuages, des couleurs qui n’appartiennent à personne. Toujours les machines te suivent, elles t’observent et cherchent à reconnaître tes traces, comme si c’était les leurs et que tout cela leur appartenait.

Un jour, tu pourras fermer les yeux. Respirer librement. Tu seras araignée, loup, arbre, pierre, lichen, escargot, fourmis, oiseau. Tu seras la nature.

Générique

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